On rêve de pouvoir partir de son idée du moment, d'interroger quelqu'un qui connaîtrait tous les
mots et pourrait inventer au mieux ceux qui feraient défaut. Mais comment communiquer
exactement sa pensée? "T'sé (c'que j') veux dire"! Une communication peut-elle se passer de
mots? Entre les êtres, quand il s'agit de sentiments, sans doute... et la communication n'en sera
même que plus parfaite. Mais pour des contenus conceptuels?
Il semble impossible de communiquer à partir des idées, directement, et de "traduire"
ensuite en mots. Les structuralistes soutiennent fort justement que les idées font corps avec les
mots (bien que l'on puisse penser qu'elles ne sont pas limitées d'avance par une liste fermée des
mots reconnus officiellement). Alors, pour dépasser le Thésaurus, ce qui serait envisageable serait
de le refaire en augmentant la taille du corpus. Au lieu du petit Larousse, on partirait de tous les
textes qui ont été publiés, par exemple, comme Paul Imbs et trente collaborateurs l'ont tenté pour
la langue française, du temps du général De Gaulle, avec le Trésor de la langue française (trois
volumes in-quarto de mille pages rien que pour la lettre A).
Cet ouvrage titanesque est terminé. Le texte obtenu par un travail acharné d'équipes
successives est édité (CNRS-Gallimard, 16 vol., 1971-1994). Il est même accessible sur Internet:
http://atilf.inalf.fr ou en vente sur cédérom.
De plus, le corpus informatisé qui a rendu possible cette oeuvre grandiose (mais déjà un
peu dépassée car les textes du XIXe y sont les plus nombreux) a été racheté par l'université de
Chicago, qui le rend accessible sur abonnement à l'adresse :
http://www.lib.uchicago.edu/efts/ARTFL/databases/TLF/restricted/search.form.html
Un autre effort de dépassement à mentionner est la compilation, habilement informatisée,
de sept dictionnaires actuels de synonymes : http://elsap1.unicaen.fr/cherches.html
Une fouille sur prolonger a donné ceci : accroître, allonger, augmenter, continuer, développer,
entretenir, étendre, éterniser, faire durer, faire traîner, longer, perpétuer, poursuivre, pousser,
proroger, rallonger, retarder, s'attarder, temporiser.
On voit que le travail collectif en langue donne des résultats largement ouverts à toutes les
orientations. Il faut ajouter que la limitation initiale du corpus est pour beaucoup dans la cohérence
des résultats. D'aucuns penseront que le tri préalable effectué par les lexicographes est un
avantage. Avec une compilation exhaustive par ordinateur, on obtient alors une image conforme
pour un état de langue limité mais cohérent. Il pourra convenir à la majorité des utilisateurs, du
moins pour les besoins de la communication courante.
Si on entre en littérature et en recherche, on voudra faire soi-même son tri à partir des
phrases réelles. Il faut alors pouvoir étendre le corpus. L'idéal, encore impraticable, serait de
rejoindre le plus grand nombre de sujets parlants dans le plus grands nombre de leurs productions
actuelles. Imaginons l'enregistrement d'un échantillon représentatif de ceux qui parlent le plus, avec
transmission et traitement informatisé, puis un moteur de recherche rendant l'information disponible
à ceux qui doivent communiquer au plus grand nombre. La langue évolue, ou plus exactement la
communication est une réalité en exercice dans un présent continuel. Elle doit pouvoir prendre en
compte le moins mal possible à la fois le passé, les besoins des groupes et les intentions des
locuteurs. Les facilités de communication et de traitement des textes informatisés ouvrent la voie
à une littérature qui sera de plus en plus un échange sur des réalités. Ou bien pensez-vous que
la pureté de la langue entraîne le rejet de telles méthodes?
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